OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 Nous sommes tous des cyborgs [2/2] http://owni.fr/2011/06/03/nous-sommes-tous-des-cyborgs-22/ http://owni.fr/2011/06/03/nous-sommes-tous-des-cyborgs-22/#comments Fri, 03 Jun 2011 15:30:26 +0000 Ariel Kyrou http://owni.fr/?p=65941 Seconde partie de “Nous sommes tous des cyborgs”, par Ariel Kyrou.

Le cyborg de Donna Haraway dans la cité de Keiichi Matsuda

« Les dichotomies qui opposent corps et esprit, organisme et machine, public et privé, nature et culture, hommes et femmes, primitifs et civilisés, sont toutes idéologiquement discutables », écrivait en 1985 Donna Haraway, qui ajoutait, déroulant sa pensée du monde des idées à l’anticipation de renversements de l’ordre bourgeois qui n’en étaient alors qu’à leurs prémisses :

La maison, le lieu de travail, le marché, l’arène publique, le corps lui-même : tout fait aujourd’hui l’objet de ces dispersions et connexions polymorphes presque infinies.

Vingt-cinq ans après ce manifeste visionnaire, Keiichi Matsuda prend acte de l’explosion des frontières entre le public et le privé, le bureau et la maison, l’extérieur et l’intérieur mais aussi l’organisme et la machine à l’aube du tsunami numérique. Là où Haraway en appelait au détournement du phénomène de « cyborguisation » du monde par « l’informatique de la domination » au profit de la capacité des femmes à se libérer des codes de production et de reproduction de la « domination masculine, raciste et capitaliste », Matsuda se l’approprie à des fins de bouleversement des codes du vivre ensemble urbain.

Le premier de ses dix principes de cités adaptées au « dernier modèle de cyborg, le CY-2010 », sonne de façon paradoxale. Il a pour titre « Déprogrammer ». Déprogrammer non pas les ordinateurs mais la mécanique des architectes et leur manie d’assigner tous les lieux à une identité, à une fonction précise et figée pour toujours. Car il s’agit, pour reprendre sa troisième règle, de « designer des espaces, et non des murs », afin de laisser nos yeux, nos oreilles voire tous nos sens et in fine notre esprit recomposer notre environnement de vie selon nos lubies par la grâce de l’augmentation de la réalité. Certes, il nous faudra toujours des toilettes bien définies comme telles. Mais pour le reste, selon le jeune designer et architecte, toutes les pièces de nos maisons et de nos entreprises pourraient être transformées à loisir et selon les moments en « salle à manger », « salle de conférence », « librairie », « boutique », ou pourquoi pas (mais ça il ne le dit pas) « chambre à coucher » avec par exemple canapés pliables et jeux de lumières différents.

Les lieux seront « liquides », s’adaptant en permanence grâce aux prodiges du virtuel à nos humeurs, entre le calme et la frénésie, à nos activités, seuls ou au contraire avec des collègues, notre compagnon ou nos enfants. Nous pourrons d’ailleurs décider nous-mêmes de transformer tel mur, telle affiche ou telle image de notre contexte immédiat au fur et à mesure de nos pas, via le re-façonnage du réel que permettraient nos lentilles, nos lunettes à transmuter ce que nous percevons… ou pourquoi pas notre implant Google !

« Le cyborg est un moi postmoderne individuel et collectif, qui a été démantelé et ré-assemblé. Le moi que doivent coder les féministes (( Donna Haraway, op. cit., page 572 )) », affirme Haraway. Matsuda se situe effectivement dans cette lignée constructiviste, mais avec une nuance : le code, pour lui, sert moins aux individus afin qu’ils se programment eux-mêmes qu’à la déprogrammation puis à la reprogrammation de l’environnement proche tel qu’ils le perçoivent.

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La féministe s’attaque au corps humain lui-même, mais elle ne le fait que par une puissante figure de rhétorique, d’une fiction permettant de décoder le réel et d’agir sur lui. Le designer, une génération plus tard, est à la fois plus modeste et plus ambitieux.

Il est plus modeste qu’elle, car le cœur de son anti-utopie, de son manifeste de jeux, d’événements multiples, de transformation et d’extension des espaces publics est de l’ordre de la perception. L’électronomade passe au prisme de ses désirs ou de ses besoins la réalité qu’il perçoit. Autrement dit : il vit une mutation du voir et du sentir, pilotée par ses soins, mais pas une mutation de sa chair pesante. Matsuda est à l’inverse plus ambitieux qu’Haraway, parce qu’il ne se contente pas d’un roman opérationnel, d’une fiction à même de changer le monde. Le codage, tel qu’il le met en scène dans ses films comme dans son texte, se concrétise via la danse des 0 et des 1 au cœur de notre vie réelle, même si elle ne signe que la préhistoire de notre devenir cyborg. Il s’inscrit dans une zone floue, une toute nouvelle couche de réalité ou d’e-réalité à l’intersection de l’intérieur et de l’extérieur de chacun, pleine d’informations, de décryptages, mais aussi potentiellement d’altérations de nos perceptions, donc de nous-mêmes, au-delà même de notre surface.

Déjà en 1985, Haraway affirmait :

Nos meilleures machines sont faites de soleil, toute légères et propres car elles ne sont que signaux, vagues électromagnétiques, sections du spectre. Elles sont éminemment portables, mobiles – un sujet d’immense douleur à Détroit et Singapour. Matériels et opaques, les gens sont loin de cette fluidité. Les cyborgs sont éther, quintessence. C’est justement leur ubiquité et leur invisibilité, qui font des cyborgs ces machines meurtrières. Difficiles à voir matériellement, ils échappent aussi au regard politique. Ils ont trait à la conscience – ou à sa simulation.

Vingt-cinq ans plus tard, c’est cette prémonition, cet éclair lumineux de la militante que Matsuda concrétise, mais de façon moins radicale voire plus ambiguë, car en prise directe avec l’exercice de son métier de designer et d’architecte. Donna Haraway frappe les esprits de ses lecteurs d’une vision de l’extérieur de leur monde, pour mieux les secouer avant qu’ils ne soient entièrement soumis à « l’informatique de la domination ». Elle en appelle à un détournement politique de ce biopouvoir à la puissance surmultipliée.

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Le jeune Keiichi Matsuda, qui vit entre Tokyo et Londres, ne peut se satisfaire d’un manifeste, aussi nécessaire soit-il. Car lui se trouve dans l’obligation de transiger avec son réel au quotidien. Il navigue à la fois au-dedans et au-dehors de cette informatique de la domination, elle-même très trouble. Il est tout autant acteur que critique de notre devenir cyborg. Face à l’absence de toute fin politique qu’incarne Arika Millikan et son implant Google, il met en scène les risques de l’éternelle manipulation par les marques et leurs logiques d’addiction, d’une vie « diminuée » et non « augmentée ». D’une manière forcément mutante et imprédictible, les songes scientifiques de Kline et Clynes d’il y a un demi-siècle et les rêves poético-politiques de Haraway il y a une génération prennent corps peu à peu. Matsuda en prend acte, et c’est pourquoi il tente de construire une « anti-utopie » post-situationniste, non seulement à penser mais à vivre hic & nunc par le CY-2010 et ses futurs modèles plus sophistiqués.

Machines humanoïdes ou corps mutants ?

Le manifeste « contre-nature » de Donna Haraway reste un point référence, plus impertinent que jamais à l’heure de la « réalité augmentée », de « l’Internet des objets », de la biogénétique, des nanotechnologies et des rêves de maîtrise scientiste qui les accompagnent. Sa clé réside dans l’incertitude même du devenir qu’il trace :

La politique du cyborg est la lutte pour le langage et la lutte contre la communication parfaite, contre le code unique qui traduit parfaitement chaque sens, dogme du phallocentrisme. C’est pourquoi la politique du cyborg insiste sur le bruit et préconise la pollution, jouissance des fusions illégitimes de l’être humain et de la machine (( Donna Haraway, op. cit., page 593 ))

Sur ce registre, les visions de techno-prophètes comme le roboticien Hans Moravec, contemporaines de son Manifeste cyborg, seraient son antithèse à l’inverse légitime : non pas la réinvention de la femme à partir d’un réencodage de ce que nous avons de plus fondamentalement humain, débarrassée du mythe du retour à l’origine, mais les retrouvailles de l’homme avec le Paradis perdu par la grâce de l’implant final ou, plus fou, du téléchargement de notre esprit dans la carcasse d’un robot, par exemple arborescent, à la « colossale intelligence », à la « coordination extraordinaire », à la « rapidité astronomique » et à « l’immense sensibilité à son environnement ». Soit un enjeu que Moravec résumait ainsi en 1988 :

Trouver un procédé qui permette de doter un individu de tous les avantages de la machine sans qu’il perde son identité personnelle. Beaucoup de gens ne vivent aujourd’hui que grâce à un arsenal croissant d’organes artificiels et autres pièces de rechange. Un jour, grâce en particulier aux progrès des techniques robotiques, ces pièces de rechange seront meilleures que les originaux. Alors, pourquoi ne pas tout remplacer – c’est-à-dire transplanter un cerveau humain dans un corps robotique à cet effet ? Cette solution nous libèrerait de l’essentiel de nos limitations physiques. Malheureusement, elle ne changerait rien à notre principal handicap, l’intelligence limitée du cerveau humain. Dans ce scénario, notre cerveau est transplanté hors du corps. Existe-t-il à l’inverse un moyen d’extirper notre esprit de notre cerveau ? ((Hans Moravec, Une vie après la vie (Odile jacob, 1992), pages 133-134. L’édition originale du livre a été publiée aux États-Unis chez Havard University Press sous le titre Mind Children : the Future of Robot and Human Intelligence en 1988))

Et le chercheur, très sérieusement, de répondre par la positive. Le Robocop en « downloading » du scientifique Moravec peut-il seulement être qualifié de cyborg ?

Omnipresence, 1993

Paradoxalement, en 1993, l’artiste ORLAN n’est-elle pas plus cyborg que lui quand elle engage son corps dans Omniprésence ? Lorsqu’elle joue littéralement sa peau pour une opération de chirurgie esthétique visant à transformer radicalement son visage par deux implants au niveau de ses tempes, elle clame et réclame son droit à une singularité absolue. Là où Moravec reste abstrait, idéologique, et ne met en jeu que sa réputation, elle transforme sa théorie en acte, au cœur du réel le plus tangible. Qu’on l’apprécie ou non, cette construction d’une réalité on ne peut plus charnelle creuse toute la différence. Aux dangereux délires du roboticien, de l’ordre de la pure spéculation sous sa carapace objectiviste, ORLAN répond par la subjectivité d’une monstrueuse beauté qu’elle met en forme devant le parterre de l’art et de la bonne société.

Eduardo Kac, Éloge de la singularité, 2002

« Ceci est mon corps…Ceci est mon logiciel… », raconte-t-elle au travers d’une autre de ses œuvres. Héritière de Donna Haraway, ORLAN est la Madone des Self-hybridations, selon le nom des mutations informatiques de son visage en multiples icônes précolombiennes, africaines et amérindiennes. Sur le registre du bio-art, que la Dame infiniment sculptée a effleuré récemment de son Manteau d’Arlequin, œuvre constituée d’un mariage de ses propres cellules avec celles d’animaux, il faudrait également citer Alba, lapine fluo car transgénique d’Eduardo Kac, qu’il a « commandée » et qu’il aurait lâchée au cœur du monde pour que chacun accepte sa réalité d’animal cyborg, si le labo ayant mené l’opération de transplantation d’un gène de méduse n’avait pas refusé l’indispensable mise en liberté de ce mutant.

Kac anticipe notre devenir cyborg selon sa facette la plus vitale : il érige en œuvres des organismes vivants qu’il transforme et manipule pour montrer – au sens propre – notre humanité future, composée d’êtres hybrides génétiquement ou électroniquement modifiés, mêlant les spécificités de l’homme, du végétal, de l’animal et de la machine.

Au risque de l’incompréhension voire du dérapage, ORLAN et Éduardo Kac choisissent leurs corps mutants contre les Super héros et les machines humanoïdes de « l’informatique de la domination ». Ils détournent à leurs propres fins les armes du pouvoir, et ainsi se mettent en danger. Ce qu’ils racontent, eux comme Keiichi Matsuda, c’est que l’hybridation, en elle-même, n’a pas la moindre valeur. Elle n’est qu’un procédé d’époque, qui se joue des ADN et des mariages des dieux et déesses du numérique. Il convient de s’en emparer, au-dedans comme surtout au-dehors des forces dominantes. L’enjeu est de ne pas laisser ce potentiel de l’hybridation tous azimuts entre les mains des instances de l’abrutissement généralisé. C’est ce que Keiichi Matsuda accomplit avec ses cités pour cyborgs de l’ère Internet, et ce qu’ont parfois réussi en pionniers ORLAN et Éduardo Kac.

Inscrivant leur devenir cyborg au présent, mettant en actes leur fiction de l’à-venir au-delà des mots, ils tissent une histoire vécue que peuvent s’approprier les gosses de l’ère du tout numérique et de la biogénétique. Pour qu’à leur tour, ils hybrident leur monde et pourquoi pas leur être, en toute singularité.


Retrouvez la première partie sur OWNI.

Illustrations: CC FLickR Derrick T., © Orlan, © Eduardo Kac


Article initialement publié dans le numéro 44 de la revue Multitudes, dans le cadre d’un dossier intitulé Hybrid’Actions

Également disponible sur le Cairn

Image de Une par Marion Kotlarski

Retrouvez les autres articles de notre dossier Cyborg:

- la première partie de “Nous sommes tous des Cyborgs”
- Quelle sorte de cyborg vous-voulez être, par Xavier Delaporte
- l’entretien avec Ariel Kyrou autour de son ouvrage Google God.

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Nous sommes tous des cyborgs [1/2] http://owni.fr/2011/06/03/nous-sommes-tous-des-cyborgs-12/ http://owni.fr/2011/06/03/nous-sommes-tous-des-cyborgs-12/#comments Fri, 03 Jun 2011 14:55:11 +0000 Ariel Kyrou http://owni.fr/?p=65934 En cinquante ans, de 1960 à 2010, l’utopie cyborg est devenue une vérité paradoxale de notre planète connectée. Son idéal d’hybridation de l’homme et de la machine s’incarne désormais dans le chevauchement permanent du réel et du virtuel comme dans la confusion de nos mondes intérieurs et extérieurs à la faveur du tout Internet et des promesses manipulatoires de la biogénétique. Hier figure purement spéculative, aujourd’hui fiction en actes, notre devenir cyborg se concrétise à des années lumières de la surface chromée des Robocop et autres Terminator de notre imaginaire collectif.

1960 – 1985 – 2010 : les trois premiers âges du cyborg

1960. Les Dupont et Dupond de la recherche américaine, Kline et Clynes, inventent le terme cyborg dans un article pour une revue scientifique : Astronautics. Plutôt que de tenter de répliquer, via la tenue du cosmonaute, notre environnement naturel, en l’occurrence l’atmosphère terrestre, ou bien de construire demain des bulles habitables au cœur de l’espace, ils défendent l’idée de transformer l’homme. De lui offrir de nouvelles capacités pour qu’il vive tout « naturellement » demain dans les univers extraterrestres aussi facilement qu’une daurade dans l’océan. Enfant de l’ère des drogues comme méthode rationnelle de mutation, de la guerre froide et de la course à l’exploration spatiale, le cyborg est donc moins l’équivalent des Cybermen de la série Dr Who (robots dont il ne subsiste de leur origine humanoïde qu’un cerveau dépourvu d’émotion), qu’un être humain de chair, de sang et d’os, augmenté par la science et la technologie.

1985. Une génération après Kline et Clynes, Donna Haraway publie son Manifeste Cyborg, texte cultissime sous-titré « Science, technologie et féminisme socialiste à la fin du XXe siècle ». Le cyborg, « organisme cybernétique, hybride de machine et de vivant », devient sous sa plume corrosive une création sociale et politique. Sculpture de soi par la grâce des bistouris de la technologie, il prend la figure d’une femme assumant son devenir monstre aux yeux de la société dominante, d’une créature fabriquée en un bel éclat de rire féministe, jubilant d’avoir décidé de perdre toute référence à la mère Nature ou au Paradis perdu. Ce cyborg-là est lui aussi un « post-humain » avant la lettre, être de rupture, construit selon les règles de l’utopie créatrice. Sauf que le cyborg de la cyberféministe a troqué l’objectivité de la science contre la subjectivité d’une poésie politique qui s’assume comme fiction pour mieux décoder puis changer notre rapport au monde et la société qui en est le fruit.

2010. Vingt-cinq ans plus tard, soit une génération de plus, un jeune designer, architecte et réalisateur de films, Keiichi Matsuda, conçoit « 10 règles des cités pour cyborgs ». Et là, pour la première fois, tandis que l’Internet devient le nouvel air de nos métropoles qui se muent en technopoles, l’on se dit : le cyborg n’est plus seulement un être utopique. Non qu’il ait perdu sa dimension fantasmatique, sa qualité d’incarnation d’un désir scientifique ou politique de fabrication de soi au-delà des codes de la morale, de la religion ou simplement des contraintes admises de notre corps. Mais, à lire le plaidoyer ou les interviews de Matsuda et de personnages qui ont grandi comme lui avec les jeux vidéo, le mobile et la toile, on se rend compte à quel point le nouvel Eldorado numérique, ses rêves en actes de réalité augmentée ou d’Internet des objets concrétisent la silhouette de ce cyborg. Qu’il s’agisse du mutant rationnel des deux chercheurs de 1960 ou de l’hybride vital et diabolique de Donna Haraway en 1985. Car Keiichi Matsuda et ses pairs du Net parlent au présent, et non au futur prophétique, de cet organisme cybernétique qui devient peu à peu le nôtre, de leur hybride à eux, fait de réel et de virtuel, de machine et de vivant.

« Je veux mon implant Google maintenant ! »

Arika Millikan est journaliste au magazine américain Wired, temple païen de notre monde connecté. À la toute fin de la décennie qui vient de s’achever, dans le cadre d’un blog proposant « 50 posts à propos des cyborgs » pour le cinquantième anniversaire de l’homme augmenté tel qu’imaginé en totale logique par Kline et Clynes, elle a écrit un texte dont le titre semble un poème à la gloire de notre post-humanité : « Je suis un cyborg et je veux dès maintenant mon implant Google ». Elle s’y met d’abord en scène dans une conférence sur le thème de ce que pourrait être Google en 2020. La voilà qui dialogue avec Hal Varian, « Chief Economist » au sein de la firme de Mountain View :

Hal : Aujourd’hui, vous associez Google à votre ordinateur, bien sûr. Mais aussi désormais à tout ce que vous pouvez faire avec Google sur votre mobile, c’est l’étape suivante. Et je crois – certains riront peut-être –, je pense qu’il y aura un jour un implant. Ce ne sera pas nécessairement un implant Google, mais plus largement un implant dédié au Web, vous permettant d’accéder à Internet par la simple pensée.
Arikia : Prévenez-moi dès qu’il sera prêt.
Hal : Vous voulez votre implant ?
Arikia : Je le veux tout de suite (rires).

Puis la discussion rebondit avec le ponte de Google au prénom prédestiné – Hal, merveilleux clin d’œil à l’ordinateur de 2001 L’Odyssée de l’espace, le film de Stanley Kubrick. Personne, du côté de la compagnie californienne, ne travaille effectivement sur le projet d’un implant, avec gros budget à la clef. Mais il y a des équipes, en revanche, qui phosphorent sur le principe d’une connexion permanente au réseau devant permettre aux données de s’inscrire sur le ou les verres de lunettes. L’implant, chez Google, on ne le fabrique pas encore, mais on y pense sans cesse. Et de fait, cette puce qui s’enficherait pas loin de notre ciboulot pour que la connexion devienne un sixième sens, est une évidence pour Arikia :

« J’ai eu mon premier ordinateur et ma première connexion Internet à huit ans, en 1994, explique-t-elle dans son article, mon esprit s’est construit et a appris à naviguer d’un même élan dans le monde physique et le monde en ligne (…).

Considérant la façon dont Internet a littéralement façonné mon cerveau, je pourrais d’ores et déjà me considérer comme un cyborg.

Et d’enfoncer le clou (virtuel) : « Aujourd’hui, je suis connectée en permanence au Web. Les rares exceptions à la règle me causent une anxiété atroce. Je travaille en ligne. Je joue en ligne. Je fais l’amour en ligne. Je dors avec mon smartphone au pied de mon lit, m’extirpant régulièrement de mon sommeil pour checker mes mails (j’appelle ça parfois le « dreamailing »). Mais je ne suis pas assez connectée. Je crève d’envie d’une existence où les batteries ne s’éteindraient jamais, avec des connexions sans fil qui jamais ne nous lâcheraient et où le temps entre poser une question et en obtenir la réponse serait proche de zéro. Si je pouvais être branchée sur le net 7 jours sur 7, 24 heures sur 24, je le ferais et je pense que beaucoup de mes pairs internautes feraient de même… Alors, Hal, s’il te plaît, dépêche-toi avec ton implant Google, car nous sommes terriblement impatients. »

L’électronomade est un cyborg préhistorique

Le designer Keiichi Matsuda est de la même génération que la journaliste Arika Millikan. Pour lui comme pour elle, il n’y a pas débat quant au devenir cyborg de l’électronomade d’aujourd’hui, pour lequel la connexion continue au Web est comme une seconde « nature ».

Détail fort signifiant des deux vidéos de prospective qu’il a publiées sur YouTube en 2010 : c’est, sans smartphone ni casque de réalité augmentée, que les personnages de Domestic Robocop et d’Augmented City 3D naviguent dans une avalanche de signes, d’icônes, de boutons, de graphiques et de symboles numériques, qui seront notre nouvelle atmosphère, apparaissant à notre demande devant nos yeux au rythme de nos tribulations au cœur de l’environnement urbain.

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L’imaginaire qui s’esquisse ici est celui du cyborg de Kline et Clynes, en ce sens que les êtres humains qui évoluent dans Domestic Robocop et Augmented City 3D exercent d’étranges pouvoirs dans la cuisine ou la bibliothèque, la rue ou les transports en commun, sans pour autant porter d’armure techno, du moins en apparence. Autrement dit : les outils de « l’augmentation » de l’homme et de la femme ne sont pas perceptibles aux observateurs que nous sommes. En revanche, force est de constater deux nuances. La première, c’est l’identité de l’univers à découvrir, à explorer : il ne s’agit pas du paysage totalement inconnu de quelque galaxie lointaine, mais un monde urbain qui, a priori, nous serait plutôt familier, du moins dans son essence. La seconde différence tient à la qualité de la technique induite par le devenir cyborg : ni radiation savamment choisie ni capsules de drogues à ingurgiter régulièrement pour transformer peu à peu l’organisme, mais simples adjuvants numériques, pustules mécaniques branchées sur les paradis du Net, qui, à voir les deux films, s’ajouteraient de façon invisible ou presque à notre personne. Il y a là comme un hommage post mortem au pape du LSD et gourou psychédélique Timothy Leary, pour lequel les magies du nouveau monde numérique et leur capacité à altérer nos perceptions pourraient remplacer la sorcellerie des psychotropes « naturels » ou biochimiques.

De fait, en 2011, ce sont des appareils on ne peut plus visibles, Netbooks, tablettes tactiles et autres rutilants smartphones qui deviennent les extensions numériques de notre système nerveux. Mais ces terminaux et leurs interfaces appartiennent à l’âge préhistorique de notre hybridation de chair et de technologie, appelée à prendre une toute autre dimension lorsque Internet sera pour nous aussi « naturel » et accessible, de partout et tout le temps, que l’électricité.

L’étape d’après pourrait être ce prototype de lunettes de réalité augmentée mis au point par des ingénieurs japonais, le StarkHUD 2020, qui ressemble aux « lunettes en verres miroirs » de la littérature cyberpunk de la deuxième partie des années 1980. Ou des dispositifs comme le AR Walker du géant de la téléphonie nippone NTT Docomo, lui aussi à l’état de prototype : ne pesant qu’une dizaine de grammes, il se fixe sur n’importe quel type de monture. Une fois la mécanique lilliputienne activée, les informations s’affichent sur le verre droit des lunettes, évitant à l’utilisateur de regarder l’écran de son smartphone. Car ce smartphone, muni d’un navigateur GPS pour la géolocalisation et branché sur le net, est en quelque sorte le cerveau de l’AR Walker.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

D’autres, enfin, travaillent à des systèmes de projection laser directement sur la rétine de l’œil.

Quoi qu’il en soit de ces relais technologiques potentiels de l’immédiat à venir, l’horizon de la réalité augmentée et de cet Internet « everyware » qui en est le langage, semble sans équivoque celui qu’esquisse Keiichi Matsuda dans ses vidéos : toujours plus proche de la relation directe au cerveau de l’être humain, à la façon des « périphériques d’apprentissage électronique intégrés » (ou « papies ») et des « modules mimétiques enfichables » (ou « mamies ») de l’écrivain cyberpunk George Alec Effinger dans Gravité à la manque.

La “réalité augmentée” court-circuite notre peur du Golem

Le terme de « réalité augmentée » mérite qu’on s’y arrête. Se niche en son euphémisme comme une astuce de l’évolution techno-humaine. L’expression se concentre en effet sur l’augmentation non de l’homme mais de sa réalité – comme si notre réalité gangrenée de fictions pouvait être objective et comme si l’on pouvait agir sur notre environnement proche sans pour autant transformer notre être ! Opérant un focus sur le caractère extérieur de la mutation, cette expression de « réalité augmentée » court-circuite notre peur du Golem ou surtout du monstre du docteur Frankenstein, héritage séculaire de notre imaginaire judéo-chrétien.

Dans nos civilisations occidentales, la transformation de l’homme par l’homme, voire la fabrication du vivant sans besoin de Dieu, qui ferait donc de nous l’égal de la divinité créatrice, restent de l’ordre du tabou ou du moins de l’indicible. De l’inavouable. Prendre le scalpel pour nous « améliorer » n’est acceptable, selon les règles de notre ordre moral, qu’à des fins médicales : faute de mieux, pour sauver des vies… Dès lors, c’est en maquillant par le langage la vérité post-humaine du cyborg que des termes comme « réalité augmentée » voire « Internet des objets » la rendent acceptable, et permettent à l’humain de se sculpter lui-même et d’enrichir son être de prothèses machiniques sans la moindre justification humanitaire.

D’ailleurs les Japonais, à l’inverse des populations d’origine européenne, n’ont guère besoin de l’excuse médicale ou de l’artifice édulcorant des mots pour explorer à satiété les multiples avatars de l’augmentation de l’homme par la machine et les manipulations de la science. Leur culture, en effet, ne pose aucune différence de nature mais juste de degrés entre la pierre de silicium, la fleur, le robot et Superman, autrement dit entre la matière inerte, le végétal, l’animal et l’humanoïde plus ou moins sophistiqué. D’où la facilité avec laquelle un Keiichi Matsuda imagine les dix règles de son utopie réaliste de la cité pour les cyborgs que nous sommes, notre expérience quotidienne s’enrichissant dorénavant des multiples signes de nos réalités construites et médiatisées par la technologie. Car l’essence de cette hybridation dont nous sommes les cobayes consentants ne se joue ni purement et simplement dans le sens d’une réalité augmentée qui laisserait l’homme inchangé, ni dans celui d’un homme augmenté sans que son environnement ne soit transformé, mais à la fois dans l’un et l’autre sens, avec en perspective l’invisibilité, la transparence totale de l’appareillage artificiel associé à notre corps, que ce soit via des nanopuces RIFD9 sous la peau ou des modules à enficher près du cerveau.

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Article initialement publié dans le numéro 44 de la revue Multitudes, dans le cadre d’un dossier intitulé Hybrid’Actions

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Image de Une par Marion Kotlarski

Retrouvez les autres articles de notre dossier Cyborg:

- la deuxième partie de Nous sommes tous des Cyborgs
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- l’entretien avec Ariel Kyrou autour de son ouvrage Google God.


]]> http://owni.fr/2011/06/03/nous-sommes-tous-des-cyborgs-12/feed/ 14 Houellebecq ou l’humanité obsolescente http://owni.fr/2010/12/10/houellebecq-ou-lhumanite-obsolescente/ http://owni.fr/2010/12/10/houellebecq-ou-lhumanite-obsolescente/#comments Fri, 10 Dec 2010 15:55:35 +0000 JCFeraud http://owni.fr/?p=38932 De quoi Michel Houellebecq est-il le nom ? De quoi nous parle-t-il de livre en livre ?  Je me pose la question de Badiou depuis que je le lis. C’est à dire depuis son “Extension du domaine de la lutte” paru en 1994. Et je crois avoir trouvé une partie de la réponse dans son dernier ovni littéraire goncourisé, “La Carte et le Territoire”, sorti en cette rentrée littéraire chez Flammarion (lire ici l’excellente critique de Claire Devarrieux dans “Libération”). Elle est là, lumineuse dans les pages de ce diamant noir qui lui vaut enfin la reconnaissance en tant qu’écrivain et témoin majeur de notre tournant de siècle :

Alors que les espèces animales les plus insignifiantes mettent des milliers, parfois des millions d’années à disparaître, les produits manufacturés sont rayés de la surface du globe en quelques jours. Nous aussi nous serons frappés d’obsolescence comme des “produits culturels voués à disparaitre.

Obsolescence… du latin obsolescens, participe passé d’obsolescere: “tomber en désuétude”. Faisons comme l’auteur, pour expliciter, référons nous en à Wikipedia en assumant ce plagiat-collage créatif à la manière de Perec dont il est injustement accusé pour son dernier livre. En économie, “l’obsolescence est le fait pour un produit d’être dépassé, et donc de perdre une partie de sa valeur en raison de la seule évolution technique, même s’il est en parfait état de fonctionnement”, rappelle fort justement l’encyclopédie en ligne collaborative. Nous y sommes…

A force de “progrès” industriel et high-tech, l’humanité devient obsolescente sauf à “s’augmenter” par la technologie au risque de se déshumaniser nous dit donc Houellebecq. Dans le sillage de Paul Virilio et son “accélération du monde” et surtout de Günther Anders, le premier à avoir théorisé dès les années 50 “l’homme obscolescent”, l’écrivain désenchanté ne nous parle finalement que de cela: la révolution numérique du XXIème siècle – ce nouvel avatar du turbo-capitalisme mondialisé – provoque un phénomène d’accélération quantique du processus d’obsolescence et de déshumanisation initié par la révolution industrielle du XIXème siècle…ÉVOLUER à la vitesse du très haut débit et de l’internet temps réel OU DISPARAITRE, telle est la question aujourd’hui.

Ce n’est pas Houellebecq qui l’a inventé. Nous le savons tous. Tous les cadres en entreprise qui veulent survivre au processus darwinien de la carrière, tous les être humains en quête d’amour et de nécessité reproductive l’ont intégré en leur âme et conscience, sans forcément se l’avouer, le claironner : aujourd’hui nous devons TOUS améliorer nos PERFORMANCES, nous vendre comme des marques. Etre riches, beaux, célèbres, éternellement jeunes, liftés, botoxés, retouchés à Photoshop, bronzés aux UV, greffés, stimulés cardiaquement, transfusés, chimiothérapiés jusqu’au stade terminal. Pour ne pas être seul, NE PAS ETRE UN LOSER, ne pas mourir trop vite socialement et physiquement…

Dans le monde du travail, la course à la vitesse technologique, à la performance et à la rentabilité économique, à la perfection intellectuelle et physique passe inévitablement par la connectivité permanente et l’information-réaction en temps réel… Avec le RÉSEAU qui irrigue désormais la planète de ses veines en fibre optique où coule un flux continu de données digitalisées, il n’y a plus de frontières géographiques, privées et professionnelles, plus d’espace-temps, de nuit ni de jour. J’en parlais aussi d’une certaine manière dans ce billet : “Frères humains, qu’est ce que twitter fait de nous ?”.

Tout cela réduit le monde, et par de là l’homme, à RIEN… ou AUTRE CHOSE de moins humain, ou pire de trans-humain. Houellebecq le constate froidement dans “La Possibilité d’une Ile”:

Toute civilisation peut se juger au sort qu’elle réservait aux plus faibles, à ceux qui n’étaient plus ni productifs ni désirables.

Pour ne pas devenir obsolescent, être éjecté de notre monde productif accéléré par la centrifugeuse numérique, finir comme un SDF crevant dans la rue dans l’indifférence pressée de nos concitoyens, l’homme devrait donc “s’augmenter”
Houellebecq s’en amuse dans “La Possibilité d’une Ile” en immergeant son héros dans la secte de Raël :adaptée aux temps modernes, à la civilisation des loisirs, elle n’impose aucune contrainte morale et, surtout, elle promet l’immortalité”, écrit-il. Car “dans le monde moderne on pouvait être échangiste, bi, trans, zoophile, SM, mais il était interdit d’être vieux”.
Mais ce n’est pas une blague. Le prophète de la transhumanité Max More nous invite aujourd’hui à muter sans autre forme de procès :

Nous mettons en question le caractère inévitable du vieillissement de la mort, nous cherchons à améliorer progressivement nos capacités intellectuelles et physiques, et à nous développer émotionnellement. Nous voyons l’humanité comme une phase de transition dans le développement évolutionnaire de l’intelligence. Nous défendons l’usage de la science pour accélérer notre passage d’une condition humaine à une condition transhumaine, ou posthumaine.

Transformation de soi à coup d’implants, de bodybuilding, de chirurgie esthétique, de Viagra, et bientôt de puces électroniques transcutanées, de connexions neuronales directes avec le RESEAU comme dans un foutu film de Cronenberg (voir autre billet sur “l’homme augmenté selon Google”).


Appliquée au sexe et à l’amour, cette course à la performance est encore plus désespérante chez Houellebecq: “Jeunesse, beauté, force : les critères de l’amour physique sont exactement les mêmes que ceux du nazisme”, ironise-t-il dans le même livre. Notre petit chose a théorisé la sexualité “comme système de hiérarchie sociale” dès son “Extension du domaine de la lutte” avec une extra-lucidité qui fait mal:
“Dans nos sociétés, le sexe représente bel et bien un second système de différentiation, tout à fait indépendant de l’argent; et il se comporte comme un système de différentiation au moins aussi impitoyable. Les effets de ces deux systèmes sont d’ailleurs strictement équivalents. Tout comme le libéralisme économique sans frein, et pour des raisons analogues, le libéralisme sexuel produit des effets de paupérisation absolue. Certains font l’amour tous les jours; d’autres cinq ou six fois dans leur vie, ou jamais. Certains font l’amour avec des dizaines de femmes; d’autres avec aucune. C’est ce qu’on appelle la loi du marché (…). En système économique parfaitement libéral, certains accumulent des fortunes considérables; d’autres croupissent dans le chômage et la misère. En système sexuel parfaitement libéral, certains ont une vie érotique variée et excitante; d’autres sont réduits à la masturbation et à la solitude (…)”. Voir ce billet sur la révoltante émission de télé-réalité “L’Amour est aveugle” made in TF1, qui a fait pire encore depuis avec “Qui veut épouser mon Fils”.
Oui, la vision houellebecquienne de l’humanité est pessimiste. Mais elle peut éclairer de sa lumière sombre notre perception du monde et de la société. Il faut dépasser la polémique et les provocations aux accents céliniens de l’auteur, passer vite sur les “pétasses karmiques” des “Particules Elémentaires” (publié en 1998), les jeunes putes thaïlandaises au con étroit de “Plateforme” (2001) et le délire Raëlien de “La Possibilité d’une Ile” (2005).
Décortiquer cette carapace cynique dont il enveloppe son propos pour le lire au fond. Entendre et comprendre son propos pour ce qu’il est: c’est à dire philosophie clinique (de comptoir diront les méchants réfractaires), mais surtout morale publique au sens où l’entendait Montaigne qui le premier se voulait “spectateur de la vie”. Houellebecq est-il notre “contemporain capital” comme Gide ou Sartre en leur temps ? L’écrivain Emmanuel Carrère le croit dur comme fer. Et je dois dire moi aussi, depuis ses tous premiers livres.
Pour s’en convaincre, il faut lire aussi l’essayiste d’”Interventions” paru en 1998 chez Flammarion mais malheureusement épuisé. Extrait :

Les sociétés animales et humaines mettent en place différents systèmes de différenciation hiérarchique, qui peuvent être basés sur la naissance (système aristocratique), la fortune, la beauté, la force physique, l’intelligence, le talent … Tous ces critères me paraissent d’ailleurs également méprisables ; je les refuse ; la seule supériorité que je reconnaisse, c’est la bonté. Actuellement, nous nous déplaçons dans un système à deux dimensions : l’attractivité érotique et l’argent. Le reste, le bonheur et le malheur des gens, en découle. Pour moi, il ne s’agit nullement d’une théorie : nous vivons effectivement dans une société simple, dont ces quelques phrases suffisent à donner une description complète”.

Oui, vous avez bien lu: le supposé Misanthrope Michel Houellebecq aspire seulement et simplement à la BONTÉ, seule condition du bonheur vrai en ce bas monde. Seul moyen de rester humain, de ne pas devenir obsolescent justement, dans une époque où l’immoralité, la cupidité et la loi du plus fort sont érigés en vertus. Houellebecq le cynique n’y croit plus, mais il aspire comme nous tous à l’AMOUR. Et il rejoint en cela le philosophe Alain Badiou que je citais au début de ce billet et qui a écrit cette jolie phrase:

La conviction est aujourd’hui largement répandue que chacun ne suit que son intérêt. Alors l’amour est une contre-épreuve. L’amour est cette confiance faite au hasard
(Éloge de L’Amour, Flammarion 2009)

Finalement Houellebecq est un grand moraliste. Il ne se résout pas à voir disparaître l’humanité en nous alors que l’époque nous y invite. Il ne nous donne aucune clé pour ne pas devenir obsolescent, sauf le retrait du monde.“Le monde est ennuyé de moy et moy pareillement de lui”: cette citation de Charles d’Orléans ouvre “La carte et le territoire”. Et Jed Martin, le héros du livre consacre sa vie d’artiste à “une méditation nostalgique sur la fin de l’âge industriel en Europe, et plus généralement sur le caractère périssable et transitoire de toute industrie humaine”. Au final, “tout se calme”, l’homme n’est plus, “le triomphe de la végétation est total”…

Désespéré Houellebecq ? Sûrement. Mais il est surtout le témoin impuissant et obstiné du processus de déshumanisation technologique à l’oeuvre dans nos sociétés occidentales des années 2000.  Il aurait pu résumer ainsi sa position mais c’est Virilio qui le dit pour lui dans cet entretien à “Libération : “Je suis un escort-boy des évidences, j’accompagne une évidence qui ne passe pas ! C’est plus qu’énervant, mais au point où j’en suis, je continue”.

Oui, il faut bien continuer. Mais aussi CROIRE EN L’HOMME (et en sa douce moitié) et ESPÉRER.

>> Article initialement publié sur le blog Sur mon écran radar

>> Illustrations FlickR CC : Roberto Rizzato ►pix jockey◄ Facebook resident, Hendrik Speck

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Le numérique, une matière cognitive http://owni.fr/2009/12/28/le-numerique-une-matiere-cognitive/ http://owni.fr/2009/12/28/le-numerique-une-matiere-cognitive/#comments Mon, 28 Dec 2009 15:52:49 +0000 Yann Leroux http://owni.fr/?p=6450 Vous le verrez sur tous les média : à la Noel 2009, Amazon a vendu plus de livres numériques que de livres papiers. C’est vraiment une étape décisive dans l’histoire de l’humanité, car cela veut dire que le numérique n’est plus l’affaire de quelques passionné éparpillés au quatre coins du monde mais qu’il est devenu chose commune. Nous devenons une majorité à être au contact de cette matière. Elle nous relie. Elle nous divise parfois. La façon dont elle sera partagée fera le sort de sociétés entières.

A chaque fois qu’une société humaine a changé la façon dont elle produisait, stockait et diffusait l’information, il y a eu des changements majeurs à l’échelle de l’humanité. L’invention de l’écriture, quelque part dans le bassin fertile vers – 3300 ans avant J.-C. est souvent donné en exemple. Avec l’écriture, viennent toute une série de changements : l’agriculture, la ville, la loi… Elle mature lentement jusqu’au 15ieme siècle avec l’imprimerie de Gutenberg explosant alors en une série de changements que l’on connait sous le nom de Renaissance. Mais que serait l’écriture sans la tablette d’argile, le volumen et le codex ? Que serait l’écriture sans le support sur lequel elle s’écrit ? Que serait l’écriture sans le tissu et le papier, ces matières premières d’humanité ?

Les matières premières d’humanité

Tissu et papier sont en effet les deux matières premières de l’humanité. Se couvrir, recouvrir ses morts, c’est déjà afficher son statut d’animal dénaturé, c’est se dire comme singe nu. C’est à la fois se différencier et se rapprocher de l’animal dont on a pris la peau.

Lorsqu’il se fait bannière ou drapeau, le tissu rassemble. Teint, que ce soit par impression ou teinture, ses couleurs et ses motifs  disent le chatoiement des émotions ou l’opulence. Lorsqu’il ne l’est pas, il se présente comme signe de simplicité ou d’humilité. En contact avec la peau, il sait nos mouvements intimes tandis que sa face externe présente les signes de prestige ou de pauvreté. Les tissus de prière nous mettent en contact avec le divin tandis que d’autres tissus nous mettent contact avec le désir dans ce qu’il a de plus charnel.

Le papier nous accompagne également dans tous les aspects de nos vies. Il nettoie nos excrétions, enveloppe nos aliments, forme les murs de nos maisons et recueille nos pensées qu’elles soient brouillonnes ou qu’elles prétendent à l’autorité de la chose imprimée. il supporte les récits qui fondent une identité, un groupe familial, une société ou une nation. Il est ce vers quoi on revient pour s’assurer de la chose dite.

Le tissu et le papier ont été moteurs de progrès industriel. D’immenses industries se sont organisées autour de leur production et de leur diffusion, amenant des changements sociaux profonds dans les sociétés.

Le tissu et le papier sont porteurs de codes donnant aux générations leurs identités collectives et individuelle. Le jean en est une figure exemplaire. La lente disparition du papier au fil du temps et son remplacement par le mail en est un autre exemple.

Le tissu et le papier nous rendent le monde intelligible : tous deux nous aident a penser les déchirures, les séparations, les enveloppements, les protections, la mémoire…. Ce sont des miroirs sensibles du temps qui passe, de nos émotions, et de nos pensées. Ils nous sont éminemment précieux car ils nous offrent des métaphores pour penser le monde et l’humain.

Le numérique, troisième matière cognitive.

Si l’on prend appuis sur ce qui précède, on comprend que le numérique est la nouvelle matière à penser de l’humanité.

Le progrès industriel. Le numérique a été porté par une aventure industrielle à nulle autre pareille. Entre l’ENIAC de 1946 et les ordinateurs d’aujourd’hui, les innovations ont été exponentielles que ce soit du point de vue de des capacités de stockage ou des vitesses de cacul. L’accélération est telle qu’un ordinateur est déjà obsolète lorsqu’il sort du magasin ! L’industrie de l’ordinateur personnel, à laquelle personne ne croyait, a soutenu le développement de l’industrie du jeu vidéo et toute une culture, dont la figure de proue est le geek, a largement débordé des écrans de jeu pour devenir banale.

Les identités individuelles et collectives. La plasticité de la matière numérique en fait un excellent candidat pour exprimer et travailler les états du self. Les matières numériques nous mettent en contact avec les autres davantage et plus souvent que le monde pré-numériques.

Un monde intelligible. Les capacités de stockage des machines ont atteint un tel niveau que nous sommes maintenant assurés de pouvoir disposer d’une vie entièrement digitalisée … Ainsi, un projet comme My Life Bits qui était à l’origine un projet de recherche high-tech est maintenant à la portée de chacun. Que faisons nous d’autre que de documenter nos vies avec nos updates Facebook et Twitter ? Le numérique nous sert déjà de mémoires individuelles et collectives. Mais d’ici une génération, ces mémoires individuelles deviendront pleinement des caves et des greniers dans lesquelles des enfants viendront chercher des signes de vie de leurs ascendants.

Cela ne passera pas sans crises. L’industrie de l’information est mise à mal par les matières numériques et un dispositif comme le Kindle d’Amazon permet a un tiers d’avoir accès aux bibliothèques individuelles, ce qui ne manque pas de poser quelques problèmes. Des événements comme #amazonfail ou #balloonboy nous montrent combien ces matières sont efficaces dans la contagion des émotions. Mais cela se passera. Cela est même déjà passé : amazon vend plus de matières numériques que de papier.

Il va maintenant nous falloir apprendre a faire et à penser avec ces matières numériques.

» Article initialement publiés sur Psy & Geek

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